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Espagne | Antonio Palma - Madres - Mères
Antonio Palma (Espagne)


Je n’ai pas recopié le texte en espagnol (la nouvelle compte plus de dix pages).
Les lecteurs qui souhaitent retrouver le texte original voudront bien suivre le lien ci-dessous :



http://www.sbhac.net/Escritores/Antonio/Madres.htm



Mères



Première partie


Un

Curieusement, le plus humiliant dans tout ça c’est ce silence, rompu toujours par le mensonge. Ce silence par lequel j’admettrais que mon fils est un animal, une bête qu’il faut mettre à l’écart, qu’il faut enfermer, et tout ça est faux ; mon fils a commis une erreur et il la paie. L’autobus a plus de retard que d’habitude, il fait froid, je gèle. Normal, c’est l’hiver, et en plus il est tôt, pas encore huit heures. C’est qu’il est loin, très loin, mon fils. Je sais qu’il est en bonne santé, là où il est, mais c’est si loin ! Bon, il sortira bien un jour et j’en aurai fini, semaine après semaine, de ces trajets vers cet endroit maudit. Je ne comprends même pas pourquoi il est enfermé ; il n’a fait de mal à personne, s’ils se droguaient ça ne regardaient qu’eux, ils étaient majeurs. Les juges ont eu la main lourde. Quand je l’ai appris, j’ai senti le sol se dérober sous mes pieds ; je m’étais préparée à tout, une maladie, un terrible accident…, sauf à ça, mais comment est-ce que j’aurais pu. Il a fallu que je m’y fasse, voilà tout ; il ne sortirait pas de sitôt, et son père, c’est tout juste s’il n’est pas mort de chagrin et d’humiliation. J’ai donc ravalé mes larmes, je n’ai plus pensé à moi et j’ai pris les choses en mains. Enfin, le voilà ! Comme il est presque vide, je m’installe côté couloir, près de la sortie. Je marche lentement, mes jambes ne sont plus ce qu’elles étaient. Je commence à me réchauffer. Mon mari, avec ses quatre-vingts ans et sa maladie, s’est laissé sombrer dans une dépression d’où il n’est pas encore sorti. Moi, je le prends complètement en charge, j’essaie de lui remonter le moral, et mes amies me disent que je le couve trop. Elles ont peut-être raison, mais quand je le vois dans un tel état, aussi vulnérable qu’un enfant, qu’est-ce que je peux faire d’autre ? Avec des attentions, de la tendresse, il survit à cette blessure qui ne se refermera que lorsque son fils sera sorti. Par égoïsme, il s’imagine que c’est la meilleure façon de lui témoigner son amour, alors que le silence et le mensonge qui m’empoisonnent, que je subis jour après jour, le protègent, lui, mais bon, tous les hommes sont des égoïstes, c’est bien connu. L’autobus suit un chemin que je connais par cœur et il n’est pas près d’arriver. Avant que je ne parte, sans même se lever, il m’embrasse rapidement et me demande de ne pas rentrer trop tard, il me dit qu’il se sent seul et triste sans moi. Egoïste ! Est-ce qu’il pense à toutes les stations de métro par lesquelles je vais passer pour traverser la ville, d’un bout à l’autre, dans ce froid qui réveille mes rhumatismes, est-ce qu’il pense à tout ce temps, à tout ce silence ? L’important, c’est que je rentre à l’heure prévue, que je mette vite la table pour dîner ensemble, que rien n’arrête une routine à laquelle il s’accroche comme à une illusion de normalité. Il me demande toujours des nouvelles de notre fils, mais comment lui rapporter une conversation par téléphone, derrière une vitre ? Aucun contact physique. Et moi qui ai tellement besoin de le toucher, de le caresser, qu’il sente mon amour sur sa peau et dans son cœur, qu’il sente que jamais je ne l’abandonnerai. Même si je désapprouve ce qu’il a fait, qu’on pense de moi ce qu’on voudra, c’est comme ça. Il a commis un délit, voilà le résultat. Il avait ses raisons, je sais bien, et je sais aussi que ce n’était pas pour sa consommation personnelle, c’est sûr. Il avait un bar et les choses ont mal tourné, des échéances importantes lui sont tombées dessus et il a choisi la mauvaise solution pour s’en sortir. Maintenant il a encore plus de dettes qu’avant et il se trouve derrière les murs, c’était vraiment une mauvaise idée, même s’il a raison quand il dit que c’est facile d’affirmer après coup, surtout quand ça tourne mal. Si ça avait marché, alors là personne ne jugerait mon fils, personne ne dirait ceci ou cela de lui. Mais voilà, la situation est ce qu’elle est, et c’est tout ! Pas la peine de revenir là-dessus et de chercher midi à quatorze heures. C’est dur à avaler, surtout pour moi qui ne m’y attendais pas du tout, mais c’est mon fils, je ne peux pas l’oublier et le laisser tout seul, ça jamais, quelle genre de mère je serais ? Nous sommes des retraités, nous ne roulons pas sur l’or, mais nous essayons de lui donner tout ce que nous pouvons, je ne veux pas qu’il manque de quoi que ce soit. L’autobus commence à freiner doucement, nous arrivons. Je commence à me lever, c’est que je suis un peu lente, et en plus aujourd’hui je lui apporte un paquet de linge propre, je ne veux pas qu’il ait l’air d’un clochard. La porte vitrée s’ouvre, je tends ma carte d’identité au gardien, ensuite le paquet, ils vont le fouiller et froisser tous les vêtements que j’ai repassés. Qu’est-ce qu’ils s’imagine qu’une mère peut bien apporter à son fils ? Je sens la nervosité m’envahir. Pas à cause des gardiens, de la fouille, de tout ça. Non, c’est que bientôt je serai face à mon fils et je ne sais pas dans quel état je vais le trouver, s’il va me mentir pour ne pas m’inquiéter. Toutes les nuits, pendant que mon mari dort comme une souche à cause des comprimés qu’il prend, moi, je m’effondre. Je n’ai plus à réconforter son père, ni à mentir à son frère qui est loin, aux voisins, au boulanger, à toute la famille et aux amis. Je peux enfin pleurer ! Je laisse couler de grosses larmes sur mon visage, ça me fait du bien. J’en ai besoin pour pouvoir faire face, parce que je suis là, à me demander dans quel état peut bien se trouver mon fils, à cause aussi de son père tellement affecté qu’il n’est plus que l’ombre de lui-même, à cause de tous ces mensonges, et puis je pleure aussi pour moi. C’est le seul moment où je suis seule et j’en ai besoin. Toute la journée, je suis sous tension, je n’ai droit à aucun relâchement, même si je suis la seule à pouvoir m’accorder ce droit. Alors c’est la solitude et le silence que j’évacue avec mes pleurs, et ça soulage un peu mon cœur. C’est la seule chose qui me reste. Après avoir attendu un bon moment, nous pouvons enfin entrer, en priant pour que ce maudit portique ne se mette pas à sonner et que nous ne perdions pas plus de temps. Je sais qu’il a besoin de moi, qu’il espère que je serai là, et je suis là. Je l’aperçois au fond, qui frappe à la vitre blindée qui nous sépare. Mon cœur se met à battre très fort, je vais le rejoindre aussi vite que je peux. Je l’aime tant !


Deux

S’il est là-bas, c’est par bêtise ! Tout petit déjà, de tous ses frères c’était le plus empoté : s’il y avait une flaque, il tombait dedans, il avait les mains couvertes d’urticaire parce qu’il avait touché les orties, même les moustiques le piquaient plus que les autres sur la plage. Mon Dieu ! Et ça maintenant ! Bien sûr, c’est mon fils, et je l’aime autant que les autres, mais s’il était un peu plus normal ça serait beaucoup plus facile, non ? Je me suis informée et il paraît que la prison c’est bien mieux qu’avant. Quand Fito a été enfermé dans les années soixante, pour des histoires politiques (erreurs de jeunesse, rien qui n’ait pu être corrigé à temps), ça a déclenché un scandale monumental, même mon père n’a rien pu faire, heureusement qu’il n’y est resté que quatre mois et qu’on a réussi à faire oublier tout ça. Par contre, maintenant, on voit presque tous les jours au journal télévisé des personnalités, des gens importants, heureusement aucun de nos amis, qui entrent et qui sortent de là et ça n’a l’air de choquer personne. Mais on ne sait jamais, pour ce qui nous concerne, nous avons essayé de traité ça avec la plus grande discrétion, seules les personnes plus ou moins concernées par le problème sont au courant. Bien sûr, nous avons dû passer quelques coups de fil. Tous les feux de cette rue passent au rouge lorsque j’arrive, et moi qui suis pressée. Voilà, encore un ! C’est désespérant ! Je l’aime ; à ma façon mais je l’aime. C’est mon fils. Il fait partie de la famille et ce n’est pas rien. L’important, c’est qu’il sorte le plus vite possible, le reste je m’en charge, je sais m’y prendre. Je n’ose même pas imaginer avec quel genre de racaille on a bien pu le mettre : des étrangers, des drogués, et pire encore, des malades du sida. Je suis tellement inquiète que je n’arrive pas à dormir tranquille. Et s’il était contaminé ? Mon Dieu, je préfère ne pas y penser ! Mon fils malade du sida, une maladie si terrible, mortelle, et tout le monde dirait que c’est un drogué, ou pire encore, un homosexuel. Quelle horreur ! Ça y est, la route est dégagée, les quelques voitures qui circulent se rangent même pour laisser passer ma Mercedes, je vais arriver à temps, c’est sûr. Chaque jour qui passe est un risque de plus, et ça, je ne peux pas le supporter. Tous ces appels, toutes ces promesses, résultat, il est toujours enfermé. Si l’on faisait le compte de tous ceux qui nous doivent un service et de ceux qui aujourd’hui sont prêt à le rendre. C’est dans ces moments-là qu’on reconnaît les véritables amis et que les profiteurs tombent le masque. Sa petite amie est déjà venue le voir, elle a été la première, mais pour moi le coup était trop dur. Tout ça m’est tombé dessus si brutalement que je me suis sentie incapable d’y aller, jusqu’à aujourd’hui. Elle m’a dit qu’il allait bien et que l’endroit n’était pas si horrible qu’on l’imagine. On verra bien si elle n’en a pas un peu rajouté. Nous n’avons pas beaucoup de contacts avec elle, leur relation n’est pas officielle, mais moi, franchement, elle me plaît. Elle n’a pas froid aux yeux et elle sait s’y prendre avec les hommes. Comme je l’envie ! Que je suis bête, ce n’est pas elle que j’envie mais sa façon de manœuvrer les hommes, ça n’a jamais été mon fort. Pendant mes études déjà, j’avais du mal, il suffit de voir mon mari et on a tout compris. C’est lui qui prend les décisions importantes, et moi, il me laisse régler les détails : la maison, les relations sociales, une ou deux activités de bienfaisance et c’est à peu près tout. Je ne m’en plains pas, ce n’est pas ce que je veux dire, loin de moi cette idée, mon Dieu ! Et pourquoi je pense à toutes ces bêtises ? Ah oui, ce que je disais, c’est que toute cette affaire est en train de me rendre folle. Il faut en finir une fois pour toutes ! Franchement, j’appréhende un peu cette rencontre. Voilà le mirador, je suis pratiquement arrivée. C’est vrai, j’ai peur qu’on lui ait fait du mal, qu’il soit blessé ou démoralisé. Je n’ai rien dit de ma visite à ceux qui savent, pas même à mon mari, de toutes façons qu’est-ce qu’il pourrait bien comprendre, comme s’il était capable de comprendre une mère. Parce que, même si je ne lui ai pas donné moi-même le sein, même si je ne lui ai jamais changé une couche, le personnel était là pour ça, je suis sa mère et j’ai peur pour mon fils, c’est normal, c’est le contraire qui serait monstrueux, une offense envers Dieu ! Lorsque j’entre dans le bâtiment, les gardiens m’observent du coin de l’œil. Je sais bien qu’à mon âge encore j’attire les regards. Et ce n’est pas que je me sente belle, non, je ne me sens pas belle du tout, je me sens laide et meurtrie et blessée, comme si quelque chose s’était brisé en moi, dans mon âme, douloureusement, et la peur me rend nerveuse, je me sens mal, parce que ce sont en fait deux peurs qui me saisissent : celle de ce lieu horrible et celle de la rencontre avec mon fils. Je n’ai pas de nouvelles depuis des mois, je ne sais presque rien de son état. Son frère aîné lui a annoncé ma visite, pour le préparer, mais malgré tout, comment va-t-il réagir ? Il peut tout aussi bien être distant, comme souvent, que m’accueillir avec joie, les yeux pleins de bonheur, comme cela lui arrive quelquefois. Cette seconde possibilité me rendrait la vie, mais la première serait pour moi comme une mort, une interminable et lancinante douleur. Je suis le reste du groupe de peur de m’égarer dans ce lieu pour moi inconnu. J’arrive dans un couloir qui donne sur les parloirs. Je ne le vois pas encore, et j’avance parmi les rires de ceux qui ont retrouvé l’être aimé. Oui, maintenant c’est bien lui. Il est tout au fond, il lève la main pour que je puisse le voir au milieu des autres. Est-ce que ce geste est de bon augure ?


Trois

C’est avec son père que tout a commencé. C’était un bon à rien et il le restera toute sa vie, il n’y a plus rien à en tirer. Moi, bien sûr, je découvrais la ville, j’arrivais tout juste de mon village, jeune et naïve, et j’ai été éblouie par son corps svelte, ses paroles qui étaient pour moi comme une musique. Je suis restée sous son charme jusqu’au jour où je me suis retrouvée avec un enfant, et qu’en plus il a fallu que j’aille le voir en prison. Si je dis que c’est avec son père que tout a commencé, c’est j’ai payé assez cher pour le savoir, qu’il m’a fallu le subir longtemps, tellement longtemps que j’ai oublié qui était cette jeune fille qui semblait l’aimer. Le voisin du quatrième est comme un cadeau que le ciel m’envoie. Il se lève tôt tous les week-ends juste pour m’emmener en voiture à la gare. Le voilà, toujours aussi ponctuel. Un bonjour et nous échangeons quelques mots et puis nous nous enfermons dans un agréable silence. Le rêve a vite tourné au cauchemar. Derrière l’apparence, j’ai vite découvert un lâche, pas grand chose de plus. Moi, il fallait que je m’en sorte toute seule avec les gosses, je me suis mise à laver des escaliers pour avoir quelque chose à mettre sur la table, pendant que monsieur apparaissait et disparaissait chaque fois qu’il en avait envie et sans explications. Quand il revenait, qu’il se tenait sur le pas de la porte les bras chargés de cadeaux, toutes les colères accumulées pendant son absence s’envolaient. Mais il est arrivé un moment où même cet instant de grâce a disparu. Les deux premiers garçons grandissaient et ils voyaient bien ce qui se passait à la maison. Ce n’était pas bon pour eux. Et ce qui s’est passé à cette époque-là les a marqué pour toujours. On ne peut pas grandir le cœur plein de rancune. Je dis au revoir à mon voisin, les mêmes mots toutes les semaines, il sait bien qu’il est mon ange gardien. La gare est déserte et glacée à cette heure-ci. Je le sens dans mes os, ça fait tellement d’années que je vais d’une prison à une autre voir un membre de la famille ! Et au début, ça ressemblait vraiment à une famille, et il y avait l’espoir d’un avenir. Quelle idiotie, comment peut-on être aussi naïve ? Et c’est pour ça que je ne m’y attendais pas la première fois qu’il m’a frappée. Sa main énorme sur ma joue, plaf, et moi étendue sur le sol. Il n’a pas tardé à me demander pardon à genoux, il n’a pas non plus tardé à me frapper encore et encore, chaque fois plus enragé. Et voilà qu’un jour mon fils aîné n’a pas pu le supporter davantage et il s’est retourné contre lui, ils se sont disputés, ils se sont battus et mon mari a quitté la maison. La peur est partie avec lui, mais tout a commencé à s’écrouler autour de moi. Mon fils, qui s’était montré si courageux contre son père, est devenu aussi lâche que lui. Il est devenu de plus en plus bizarre, apathique, silencieux, et moi je ne savais pas ce qui se passait, j’étais rongée par l’inquiétude jusqu’à ce fameux matin où il n’a pas pu me cacher ses bras et où j’ai vu des marques jaunes et violettes. A ce moment-là je ne savais pas ce que c’était que la drogue, mais quand j’ai vu ça, j’ai tout de suite compris. J’ai tout essayé avec lui, les conseils, les bonnes résolutions, les reproches, les punitions… tout, mais c’est la drogue qui a été la plus forte. Peu de temps après, pour le voir, j’ai repris le chemin de la prison. Il n’était encore pas en trop mauvais état quand il y est entré et il en est sorti assez rapidement. Je ne sais pas ce qui l’a effrayé là-bas, mais il a changé et il est resté longtemps à l’écart des problèmes. A cette époque, son frère, le moyen, suivait le même chemin. Tout petit déjà c’était le plus réservé, il paraissait même responsable et sérieux. Tu parles ! J’ai découvert par la suite qu’il faisait ses coups en douce, canaille, exactement comme son père ! Bref, les trois ressemblent à leur père, mais ils ont pris chez lui ce qu’il y a de plus mauvais, parce que du bon, il y en a aussi. Il a toujours des projets plein la tête, des plans fumeux qui vont tout arranger rapidement. Rien ne marche, bien sûr, mais il continue de se bercer d’illusions. Mes enfants n’ont jamais connu l’espoir. Je les voyais grandir, je voyais leur expression d’enfant disparaître, remplacée par les traits des éternels perdants, sûrs de leur défaite avant même d’avoir lutté. Je ne veux pas leur jeter la pierre, parce qu’il y a aussi le quartier. Des appartements de quarante mètres carrés à peine, plantés au milieu de nulle part, dans la poussière ou dans la boue, selon la saison, le terrain vague d’en face qui ressemble tous les jours un peu plus à une décharge. Nous sommes arrivés là jeunes et pauvres, et nous mourons les uns après les autres sans que rien n’ait jamais changé pour nous. Beaucoup de fatigue et beaucoup de douleur, voilà toute notre vie, mais au moins nous nous entendons bien et nous essayons de épauler quand c’est possible. Le train entre en gare, il s’arrête, je descends et je me dirige vers l’arrêt d’autobus, c’est le dernier changement. Un trajet que je connais par cœur, que je suis sans même m’en rendre compte, en pensant à autre chose. Le moteur tourne et quand tout le monde est installé, l’autocar se met en route. L’héroïne est arrivée dans le quartier sans que personne ne s’en rende compte, je suppose qu’en fait nous ne voulions rien voir, qui sait. Quand nous sommes intervenus il était déjà trop tard pour certains, mes enfants entre autres. Le moyen et le petit volaient, agressaient, faisaient n’importe quoi pour pouvoir se fournir, et l’aîné a replongé à cause de son mariage raté. Je m’en veux de haïr, le sentiment de haine est un péché, je le sais, mais cette maudite drogue, je ne peux pas m’empêcher de la haïr de toutes mes forces. Elle a détruit tous mes enfants ! Elle me les a arrachés, elle les a éloignés peu à peu de moi. Je ne veux pas trop brasser les souvenirs parce que je ne veux pas qu’il me voie avec les yeux gonflés, qu’il se rende compte que j’ai pleuré. Combien de larmes versées, je ne sais pas comment j’arrive à supporter ça. Parce que Dieu me soutient, parce que sans Lui je serais devenue complètement folle ! Et je suis passée près de la folie, très près. Quand le fils que tu as mis au monde grandit, change au point de te menacer avec un couteau pour que tu lui donnes de l’argent ou quelque chose qu’il pourra revendre, à quoi sert la raison, rien n’a plus de sens, de but, et la vie, ce que tu croyais jusque-là être la vie, s’effondre et te laisse complètement perdue. Est-ce qu’il n’y a pas de quoi devenir folle ? Mais il faut que je tienne le coup, ne serait-ce que pour l’aîné. Il en a encore pour longtemps, la peine a été lourde, mais il a l’air plus équilibré, et avec le programme de méthadone je suis plus tranquille. Par contre, pas question que je lui donne de l’argent, je ne veux pas qu’il soit tenté d’acheter une dose. J’ai confiance en lui, j’ai surtout besoin d’avoir confiance en quelqu’un, parce que pour le moyen, il n’y a plus rien à faire. Ça fait des années que nous ne nous parlons plus et si je sais dans quelle prison il se trouve, c’est par son frère, mais je n’ai pas l’intention d’aller le voir. Les gardiens me connaissent bien. Ils me saluent quand ils me voient arriver et ils essaient de me faciliter l’accès pour que je ne reste pas trop longtemps debout. Ils ont monté le chauffage et on se sent bien. Lui, il essaie de se placer dans les premiers parloirs pour m’éviter d’avoir à marcher, mais aujourd’hui, je ne le vois pas. Tout le monde est arrivé, il me semble, sauf lui. Je suis sûre qu’il est arrivé quelque chose !


Deuxième partie


Un

Je me sens déjà plus tranquille ! Maintenant je sais qu’il va bien, même son moral est bon, avec ça je me sens déjà mieux. Je peux me détendre un peu pendant le retour. Malgré tout, si l’aller est crevant le retour est encore pire parce que le bonheur de le voir bientôt s’est envolé et il va falloir attendre une semaine entière avant de le revoir. A la sortie, je remarque que des mères qui étaient là la semaine dernière ne sont pas revenues. Certaines viennent voir leur fils une fois et ne reviennent plus. D’autres ne viennent jamais. Moi je ne les juge pas, je ne juge plus personne, je laisse ça au Seigneur. Elles ont sûrement leurs raisons, et leur absence ne veut pas dire qu’elles ne soient pas l’une des nôtres, ce sont des mères, leur fils aussi est derrière ces murs, c’est pareil pour nous toutes. La seule différence, c’est leur silence. Dans l’autobus, je m’installe au fond, où je peux me cacher un peu, je sais que je ne pourrai pas retenir mes larmes jusqu’à ce qu’il fasse nuit. Mon fils ! Mon petit enfermé ! Il était souvent loin, je ne sais pas ce qu’il allait faire dans ces pays misérables où on meurt de faim, des pays qui souffrent de toutes sortes de calamités. Pourtant, même quand il était loin, il appelait régulièrement et il savait qu’il pouvait revenir quand il voulait. C’est fini maintenant. Lui, il essaie de me communiquer sa bonne humeur. Il a nouveau compagnon de cellule et ils ont l’air de bien s’entendre. Je pourrai au moins raconter ça à son père qui est toujours à me questionner. Moi, bien sûr, je lui dis qu’il va très bien, qu’il garde le moral, qu’est-ce que je peux lui dire d’autre, il est assez déprimé comme ça. Ça devient comme une chaîne : mon fils prend sur lui pour m’encourager et moi j’encourage mon mari. Et tout le monde est content ! Mais la réalité, c’est quoi ? Comment est-ce qu’il vit vraiment ça, mon fils ? Il a toujours été un peu tête brûlée, et je lui ai dit et répété, sans arrêt, je me suis battue pour qu’il change de comportement, mais pas moyen. J’espère que ça va lui servir de leçon et qu’il arrêtera ses gamineries. Bon, la prison, ce n’est pas précisément un jeu d’enfants, mais il manque encore tellement de maturité, il ne voit pas plus loin que le bout de son nez. J’ai fini de pleurer, c’est déjà ça, je suis plus calme mais j’ai l’estomac noué, comme chaque fois que je le quitte, et faut du temps pour que ça passe. C’est l’angoisse, je sais bien que c’est l’angoisse, mais là encore, c’est une chose avec laquelle je dois vivre, ou plutôt survivre, parce que je ne crois pas qu’on puisse appeler ça une vie de mentir à tout le monde, de tout faire en cachette, humiliée et souffrant pour tout le monde. Il m’arrive aussi de pleurer pour moi, rarement, mais il y a des moments où j’ai peur de ne plus pouvoir supporter cette situation, d’exploser, de me mettre à crier que mon fils est en prison, mais que ce n’est pas une bête, qu’il est normal, comme tout le monde, avec ses grandeurs et ses misères, avec ses qualités et ses défauts, avec ses certitudes et ses peurs. Mais je me tais. Je continue de me taire et je garde pour moi tout ce qui voudrait sortir, cette vérité qui ne ferait que du mal, encore de la douleur, pour rien. Et puis qui peut comprendre ça s’il ne l’a pas vécu, les mots ne peuvent pas l’exprimer, c’est sous la peau et tu ne peux pas le montrer. De temps en temps je parle un peu avec d’autres mères qui viennent régulièrement, et nous nous reconnaissons, même si ce ne sont que deux ou trois mots que nous échangeons, nous savons qu’elles comprennent mieux que n’importe lequel de nos proches ou de nos amis. La ville apparaît peu à peu au loin, triste et grise. J’ai envie d’arriver enfin, de manger avec mon mari, de reprendre ma vie quotidienne, mais en même temps, j’aimerais que l’autobus roule moins vite pour pouvoir faire durer ce moment où je suis seule. Là, je n’ai pas besoin d’attendre que mon mari s’endorme pour me poser des questions, pour penser à tout et à rien, aux autres et à moi-même. Ce n’est pas que je sois égoïste, mais j’en ai besoin, je sens cette oppression sur la poitrine, chaque jour un peu plus forte. Ça fait si longtemps. Il ne doit pas lui rester beaucoup à faire, il se tient bien, il ne se mêle de rien, du moins pour ce que j’en sais. Chaque fois que je le vois je lui répète : tiens-toi bien, ne cherche pas d’histoires, pense à sortir le plus tôt possible d’ici ! Lui, il me jure que c’est ce qu’il fait, il me demande de ne pas me faire de souci, il dit qu’il ne veut plus me faire de peine, qu’il va bientôt sortir et nous serons de nouveau ensemble. Le pauvre, c’est toujours lui qui m’encourage ! Il me gronde aussi parce que je viens le voir toutes les semaines et que mes jambes sont trop malades pour supporter toute cette fatigue. Mais je sais qu’il a besoin de moi, quand il sera rentré j’aurai bien le temps d’aller chez le médecin et de me faire opérer. Je ne peux pas le laisser seul, pas dans cet endroit. Il faut qu’il sache que je suis toujours à ses côtés, que je serai toujours là. Après, alors là, oui, il va m’entendre, je vais lui tirer les oreilles pour nous avoir fait autant souffrir, son père et moi. Je le suivrai de près, et il faudra qu’il me rende des comptes sur tout ce qu’il fait, parce que ça, pas question que ça se reproduise, il faut bien qu’il se le mette dans la tête ! Je suis moulue et j’ai très mal aux jambes, heureusement je vois enfin la maison. C’est fini pour aujourd’hui, la semaine prochaine tout sera plus ou moins pareil.


Deux

Au moins c’est propre, c’est déjà ça ! J’imaginais l’endroit plus gris et plus lugubre, mais non, c’est lumineux et bien rangé. C’est bien ! Le gosse ne va pas bien, il a suffi que je vois son visage, même s’il joue aux durs avec moi. Ça peut le tuer, je le sais, il est trop faible pour rester dans cet endroit. Est-ce que mon mari n’a pas un ami ministre ? Et bien alors, je ne comprends pas ce qu’il fait encore ici ! Même si je dois prendre le téléphone et appeler moi-même sa femme, il faut qu’il sorte. C’est la seule chose qui compte pour le moment, quand je serai rentrée à la maison, il va falloir étudier calmement toute cette affaire. On nous fait sortir comme des moutons par la porte qui donne sur le parking, je me presse jusqu’à la voiture. A l’intérieur je me sens protégée, ce monde si triste et laid reste dehors, il ne m’atteint pas. Une chose est sûre : je ne reviens pas ici ! Je ne peux pas, j’étouffe, je souffre de claustrophobie et je me sens à l’agonie. C’est décidé : je ne reviens pas. Et de toutes façons ça ne sera pas nécessaire, parce qu’il faut que mon époux le fasse sortir aujourd’hui-même. Je suis sûre qu’il va y arriver ! Il est très maigre et il s’est montré très affectueux. Je suis plus détendue maintenant. Ça faisait longtemps que je n’avais pas eu droit à ses câlins et à son numéro de charme. Quand il le veut, il est capable de te mener par le bout du nez, sans malice aucune, d’ailleurs. Sur la route je réduis la vitesse, je n’ai pas envie d’arriver trop vite à la maison, avant, j’ai besoin de prendre l’air, respirer, sortir de cet étouffement. C’est que les occasions d’être seule et de réfléchir un peu sont rares. Toujours des obligations, toujours à résoudre les problèmes des uns et des autres, toujours à organiser quelque chose ou à recevoir quelqu’un. Je parle peu, même avec mon époux. Nous nous mettons d’accord sur nos agendas respectifs, nous passons en revue la situation familiale ou nous commentons le dernier ragot du groupe. Conversation familiale et sociale. Je ne me souviens pas de la dernière fois où nous avons parlé de nous, c’est comme si notre couple s’était dissoust dans la famille et n’existait plus par lui-même. Je ne sais pas s’il m’aime encore ou s’il est seulement habitué à ma compagnie, au rôle que je joue au-dehors et dans l’intimité. Et moi, est-ce que je l’aime ? Bien sûr que je l’aime puisqu’il est mon époux et le père de mes enfants ! Mais qu’est-ce qui me passe par la tête ! Et pourtant, je me souviens d’une superbe jeune fille amoureuse d’un garçon fort, sympathique et plein de vie. Que sont-ils devenus ?… Jamais je n’ai eu de semblables pensées. Je viens de quitter mon fils, en prison, et voilà tout ce qui me passe par la tête, des idées extravagantes, je ne dois pas être bien, c’est sûr ! Mais c’est normal, aussi, comment ne pas être affectée de le savoir là-bas, enfermé, si maigre. Il n’a jamais été fort, mais il n’avait jamais perdu autant de poids. C’était un enfant assez chétif mais il n’arrêtait pas un instant de courir, de jouer. En été, quand nous allions à la plage, il se jetait à l’eau et tu pouvais attendre des heures avant de le voir revenir. Ensuite il jouait dans le sable, il riait seul, semblait heureux. Moi je le regardais, je l’observais en silence, comme distraite, pour qu’il continue et que la magie de l’instant perdure. Je me sentais comblée, justement parce que j’étais mère, la mère de cet être sans défense, innocent et heureux, tellement heureux, comme probablement il ne l’a plus jamais été. Mais qu’est-ce que je sais, moi, de sa vie, s’il a été heureux ou pas, cet enfant est mort depuis longtemps et le jeune homme qui l’a remplacé s’est peu à peu éloigné de moi… ou peut-être était-ce moi qui m’éloignais, qui ne comprenais plus l’homme et que ses problèmes me faisaient même un peu peur. Il y a tellement de questions sans réponses, à quoi bon se les poser. J’ai toujours voulu être une bonne mère, et je crois l’avoir été. Sans doute n’ai-je pas tout réussi, j’ai pu commettre des erreurs, mais mon intention a toujours été de leur donner une bonne éducation et de faire en sorte qu’ils aient ce qu’il y a de mieux, qu’ils soient responsables et qu’ils sachent porter avec fierté et la tête bien haute le nom de la famille. Il est possible qu’avec le petit je me sois trompée, je ne sais pas. Est-ce ma faute s’il se trouve là où il est maintenant ? Non, je ne crois pas ! Cela relève de sa responsabilité, ou plutôt de son manque de responsabilité, parce qu’il fait des choses que je ne sais comment qualifier ! Je ne dis pas que je n’ai pas été un peu laxiste avec lui, que je n’ai pas plus d’une fois pris son parti contre son père, que je ne lui ai pas quelquefois sauvé la mise au dernier moment, mais de là à être coupable il y a un abîme, et je ne suis pas d’accord. Le seul responsable c’est lui, et il en subira les conséquences. Mais maintenant l’important, c’est qu’il sorte de là. Le périphérique est aussi dégagé que les autres routes. Tant mieux ! J’ai hâte maintenant d’arriver à la maison ! Oui, même s’il faut prier le Président en personne, il doit sortir de cet endroit. Il m’a dit que ce n’est pas si mal, qu’il y a une bibliothèque et qu’il peut lire, il a toujours beaucoup aimé la lecture, mais bon, qui sait s’il ne m’a pas raconté tout ça uniquement pour me faire plaisir, pour que je ne me fasse pas de souci, pour que je ne sache rien de l’horreur de ce lieu… Voilà que je recommence à me faire du souci !, j’ai les nerfs à vif et je ne veux pas finir hystérique, j’ai toujours détesté les hystériques. Je suis bientôt arrivée, alors détends-toi, parle avec lui, expose-lui la gravité de la situation et qu’il passe les appels qui conviennent. Je me suis rendue compte que j’ai un besoin immense de serrer mon fils dans mes bras. Je ne me souviens pas quand je l’ai fait pour la dernière fois. Voilà enfin la maison, quel bonheur d’être de retour ! Il me faut vite un bain chaud !


Trois

Mon Dieu, comme j’ai eu peur ! Quand j’ai vu qu’ils étaient tous là, sauf lui, j’ai imaginé le pire, mais ce n’était qu’un problème de nettoyage du bâtiment, un retard de cinq minutes. Il est arrivé en souriant, il m’a demandé de l’excuser et les battements de mon cœur se sont calmés. Il a l’air de s’être un peu remplumé, d’avoir repris du poids, mais il est encore très maigre. Le traitement commence à faire de l’effet et ça c’est positif, très positif. Enfin une bonne nouvelle ! Je monte dans l’autobus, j’ai envie de parler, moi qui d’habitude ne parle à personne, par timidité surtout. Mais je suis contente, j’ai bien besoin d’un peu d’espoir pour pouvoir continuer. Pour aider mes enfants, aussi, je ne peux pas les laisser s’enfoncer davantage. Malgré tout ce ne sont pas de mauvais garçons, au fond ils ne sont pas méchants, c’est cette drogue qui les rend comme ils sont et ils sont capables de n’importe quoi pour en avoir. Si je m’en étais rendue compte avant ! Qu’est-ce que j’aurais fait, qu’est-ce que je pouvais bien faire ? Avec le second je savais déjà et j’ai échoué sur toute la ligne. L’aîné en prison et les deux autres qui volaient et qui commettaient des agressions : je savais bien comment ça allait tourner. Pour finir, lassés de mes reproches et de mes menaces, ils sont partis de la maison, et là c’était encore pire, parce que je ne savais plus rien, où ils étaient et ce qu’ils faisaient. J’ai traversé une période très amère. Mon mari avait enfin cessé de ma poursuivre, de me rendre la vie impossible. Ce que j’avais tant désiré, pendant tant d’années, se réalisait enfin. Je n’avais plus à avoir peur de lui, de son caractère violent, possessif, qui faisait de moi une esclave. Plus besoin de mentir, à l’hôpital, chaque fois que je me retrouvais aux urgences, plus besoin de me cacher pour ne pas être reconnue dans le quartier, qu’on ne découvre pas la vérité, même si tout le monde la connaissait. Une fois libérée de ce poids, je me suis rendue compte qu’il ne me restait plus que la solitude de la maison vide. Je n’avais plus ni couple ni famille. Je n’avais plus rien. J’errais dans l’appartement vide, sans savoir quoi faire. Je sortais du travail et c’était le pire moment de la journée. Je lavais des entrées d’immeubles et des escaliers huit, neuf, dix heures par jour, aussi longtemps que je pouvais pour ne pas avoir à rentrer chez moi, dans ce qui n’était plus un foyer, s’il l’a jamais été un jour. Le silence m’effrayait. Dans mon lit, épuisée par le travail, je ne trouvais pas le sommeil, j’écoutais ce silence qui m’accusait. Je n’avais su être ni épouse ni mère. Rien de ce que j’avais rêvé ne s’était réalisé et la réalité dépassait mes pires cauchemars. J’avais souffert de l’état dans lequel je voyais mes enfants, je souffrais désormais de leur absence. J’avais besoin qu’ils soient tous près de moi, un rêve qui ne se réalisera plus. Le temps est triste. J’espère que le train n’aura pas trop de retard, je n’ai pas envie d’attendre dans ce froid. Pour moi, c’est le moyen le responsable, parce qu’ils ne sont pas partis ensemble, c’est lui qui a emmené son frère ! Trois ans ont passé, sans aucune nouvelle, trois ans, c’est long. Ça en fait, des nuits. Et du silence. Voilà, j’ai la tête à l’envers, le peu de joie que j’avais après cette visite s’est envolé. Allez savoir pourquoi, peu à peu, à force de réfléchir. Maintenant je me sens triste et vieille et très fatiguée. Heureusement, la chaleur du train soulage la douleur de mes os, je souffre toujours quand il fait ce temps. Je ne devrais pas ressasser tout ça, mais si je ne le fais pas je vais finir par parler toute seule et ça me fait encore plus peur. Une nuit, le téléphone a sonné, c’était le moyen qui demandait des nouvelles du petit. Il l’avait emmené, des années avaient passé sans signe de vie d’aucun des deux et il m’appelle pour me demander, à moi, où est son frère ! Mes jambes se sont mises à trembler, j’ai craint le pire. Je lui ai demandé ce qui s’était passé, je l’ai supplié de revenir à la maison pour tout me raconter, calmement. Mais encore une fois il s’est montré sans pitié, il m’a raccroché au nez et il n’est pas venu, ni ce jour-là, ni le lendemain, ni le suivant, ni le suivant. J’ai prié et j’ai demandé à Dieu qu’il ne leur arrive rien. Des prières à peine murmurées qui semblaient remplir la maison, comme si tout avait été réduit au son. J’ai prié pour mes fils, même pas pour moi et pour cette douleur qui me détruisait, seulement pour eux. J’ai prié pour qu’ils soient capables de sortir de cette maudite dépendance. Pas plus. Pas pour qu’ils soient riches ou plus beaux. Juste ça, qu’ils guérissent. Mais apparemment Dieu ne m’écoutait pas. Il a fallu que je me débrouille toute seule. Je me suis démenée, j’ai fait appel aux gens du quartier pour tirer au clair cette histoire, pour qu’on me dise ce qu’étaient devenus mes fils. Les heures ont passé, des heures d’angoisse, d’une attente insupportable, des heures devant des tasses de café. Ils semblaient s’être volatilisés. Epuisée, je me suis endormie un moment, j’ai été réveillée par des coups sur la porte. Lorsque j’ai ouvert, un jeune est entré, détruit par la drogue comme tant d’autres, un jeune qui connaissait mes fils depuis l’enfance, et il m’a raconté ce qu’il savait : d’après ce qu’il avait pu apprendre, une station service avait été attaquée, mes fils n’avaient rien à voir là-dedans, mais la police avait débarqué pour les arrêter. Ils s’étaient séparés pour s’échapper plus facilement et depuis, on n’avait plus de nouvelles. Ils étaient sains et saufs, c’était déjà ça ! Je l’ai remercié pour son aide et je lui ai demandé, s’il les voyait, de leur dire de venir à la maison, que leur mère était là pour les aider. Ça partait d’un bon sentiment, mais dans la pratique, ce n’était pas une bonne idée. La première chose qu’a fait la police c’est surveiller la maison. Les jours passaient sans qu’on apprenne quoi que ce soit de nouveau. Au bout de quelques semaines, ils se sont lassés et ils ont levé la surveillance. Moi je ne savais pas quoi penser, si leur départ était une bonne ou une mauvaise nouvelle. Je travaillais jusqu’à l’épuisement, pour pouvoir m’abandonner au sommeil, mais j’arrivais rarement à m’endormir. J’étais au plus mal quand on a sonné à la porte. Je savais que cette façon de sonner était la sienne, c’était lui. Mon petit ! Il est entré, il s’est assis et j’ai su avec une certitude absolue qu’il ne repartirait plus jamais. Le train entre en gare. Je me dirige vers la porte qui s’ouvre automatiquement. Je descends lentement et je marche vers l’arrêt de l’autobus qui va jusqu’au quartier. Au retour je n’ai pas l’aide de mon voisin du quatrième et de sa voiture. Le bus est arrêté mais il ne tarde pas à démarrer. J’ai eu de la chance d’arriver à temps. Assis sur le canapé, avec son blouson de cuir noir, il essayait de me sourire, il essayait de donner le change. Je n’ai pas eu besoin de le regarder bien longtemps pour comprendre qu’il était très malade. Il n’avait que la peau sur les os, et le peu de muscles qu’il lui restait pendait lamentablement, la bouche édentée bredouillait plus qu’elle ne parlait, les taches, les boutons, les blessures. Tout me disait qu’il allait très mal. Mais je l’avais près de moi, j’avais vaincu la solitude. Je n’ai plus pensé qu’à lui, c’est normal, qu’est-ce que je pouvais faire. Je n’ai pas fait d’études mais je sais ce que la vie m’a apprise, et en premier lieu, à survivre. J’ai commencé à le nourrir avec des purées et des produits laitiers, ensuite peu à peu avec de la nourriture plus solide. Lui se laissait faire sans conviction, pour ne pas me contrarier. Il mangeait tout ce qu’il pouvait et il suivait son traitement, et ça en faisait, des comprimés ! Il était très raisonnable, malgré tout, même quand il souriait, j’étais consciente que sa lutte pour la vie était perdue. Pendant ces semaines-là, je lui ai demandé plusieurs fois, et il m’a dit que non, s’il continuait à se droguer, mais je ne pouvais pas en être sûre. Le fait est qu’il a commencé à décliner, il était chaque jour plus maigre et plus jaune, mais il me jurait sans cesse qu’il ne prenait rien. Quand j’ai su ce qu’il avait, il était dans mes bras. Je lui ai demandé mille et une fois de me pardonner pour ne pas lui avoir fait confiance, et lui me pardonnait en posant sa main sur ma bouche. A la fin je me suis tue pour pleurer, sans bruit, les larme coulaient lentement. Je l’ai serré encore plus fort pour le garder, mais c’était déjà trop tard. Je me suis accrochée à son corps osseux jusqu’à ce qu’il me demande de le laisser partir. Comment pouvait-il demander ça à une mère ? Jamais, jamais, je ne pouvais pas. Il répétait, d’une voix très basse et très lente de le laisser s’en aller, qu’il n’en pouvait plus, qu’il voulait partir pour toujours. Mes larmes se mêlaient aux siennes, nos pleurs n’était plus qu’un seul pleur, mais pas la douleur, la mienne était très différente. Il a continué, il a insisté de sa petite voix jusqu’à ce que je le laisse s’en aller. Je l’ai laissé partir entre mes bras et j’ai peut-être alors commis le plus horrible des péchés. Dieu me jugera. En attendant, chaque jour je continue à en payer le prix.



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